1. Contexte : la reconstruction de Notre‑Dame en cinq ans et la naissance d’une « instance Notre‑Dame »
L’incendie du 15 avril 2019 fait basculer Notre‑Dame de Paris du statut de monument millénaire à celui de projet exceptionnel, placé sous une contrainte politique et symbolique inédite : rouvrir la cathédrale au culte et au public en cinq ans. Dès l’origine, l’équation est paradoxale. D’un côté, un monument historique classé, au sommet des exigences de protection patrimoniale, environnementale et sanitaire. De l’autre, un calendrier resserré, affiché au plus haut niveau de l’État, dans un contexte de forte exposition médiatique. Entre les deux, l’ensemble du droit de la commande publique, de la responsabilité, des assurances construction et du patrimoine, qui ne connaît ni « miracle » permettant d’accélérer les travaux ni raccourci politique.
La loi du 29 juillet 2019 portant conservation et restauration de la cathédrale va répondre à cette tension en créant un établissement public ad hoc, Rebâtir Notre‑Dame de Paris, placé sous la tutelle du ministre de la culture et chargé de la maîtrise d’ouvrage des opérations de restauration. Cet établissement concentre la responsabilité opérationnelle, financière et juridique du chantier, là où nombre de grands projets publics se caractérisent par la dispersion des fonctions entre plusieurs maîtres d’ouvrage, opérateurs et collectivités. Ce choix structurel est déjà un premier geste de prévention des différends : en unifiant la maîtrise d’ouvrage et en dotant le chantier d’un président à temps plein, d’une équipe dédiée et d’un conseil d’administration resserré, le législateur réduit les zones grises de compétence qui alimentent habituellement les conflits de responsabilités.
Autour de ce noyau, la loi et les textes d’application organisent une gouvernance spécifique : conseil scientifique composé d’experts du patrimoine, comité des donateurs chargé du suivi de l’utilisation de la souscription nationale, comité d’audit et des investissements surveillant la trajectoire économique et financière. Ces instances ne sont pas, en droit, des juridictions ni même des organes de règlement des différends. Mais elles forment, en pratique, ce que l’on peut appeler une « instance Notre‑Dame » de prévention des conflits : un dispositif où les tensions techniques, financières, politiques et symboliques liées au chantier sont instruites, mises en débat, arbitrées et expliquées, en amont d’éventuels recours juridictionnels.
Enfin, la loi de 2019 autorise des dérogations ciblées à certaines règles de procédure patrimoniale, d’urbanisme et d’environnement, par ordonnances. L’objectif est de limiter le risque de contentieux extérieurs paralysants, sans affaiblir le noyau dur des protections. Là encore, la prévention des différends est pensée comme un levier de tenue des délais : en compressant certains délais de recours et en regroupant des autorisations, le législateur réduit l’espace des blocages contentieux de tiers, tout en transférant une part de la conflictualité potentielle à l’intérieur du dispositif de gouvernance, qui doit être capable de l’absorber.
2. Une instance de prévention des différends en action : gouvernance, outils et pratique
L’« instance Notre‑Dame » ne se présente pas comme un organe unique doté d’un label de médiation ou d’arbitrage. Elle résulte de la combinaison, dans un même chantier, de trois couches de prévention des différends : une maîtrise d’ouvrage unifiée et assumée, des organes de gouvernance structurés comme lieux de régulation des tensions et l’intégration systématique des mécanismes amiables existants de la commande publique.
La première couche tient à la clarté de la chaîne de commandement. L’établissement public incarne un maître d’ouvrage qui parle d’une seule voix, en capacité d’assumer des arbitrages rapides sur des questions techniques majeures (méthodes de restauration, phasage des travaux, niveau de performance attendu), d’intégrer l’expertise patrimoniale et environnementale et de rendre des comptes aux donateurs comme aux autorités de contrôle. Sur le terrain, cela se traduit par une capacité à trancher les controverses de calendrier ou de méthodes avant qu’elles ne se cristallisent en réserves, réclamations indemnitaires ou arrêts de chantier.
La deuxième couche repose sur le rôle des organes de gouvernance comme lieux d’organisation de la controverse. Le conseil scientifique, la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture et divers groupes de travail techniques fonctionnent comme des chambres de mise en débat des désaccords : faut‑il revenir au « dernier état visuel connu » ou assumer certaines innovations ? Comment articuler sécurité structurelle, contraintes sanitaires liées au plomb et exigences de conservation ? En instituant ces enceintes d’expertise contradictoire, le dispositif place les conflits inévitables au bon endroit : dans des forums où les positions sont mises à plat, documentées, arbitrées, puis assumées par la maîtrise d’ouvrage. Les décisions ainsi prises deviennent plus difficiles à contester ultérieurement devant le juge, dès lors qu’elles sont le produit d’un processus traçable et argumenté.
Le comité des donateurs et le comité d’audit jouent un rôle analogue sur le terrain financier. La transparence régulière sur l’avancement du chantier, l’usage des fonds et les risques de dérive budgétaire désamorce en amont les tensions avec les financeurs, évite l’effet de découverte tardive des surcoûts et permet d’ajuster les enveloppes ou les priorités avant que ne naissent des litiges ouverts sur l’affectation des dons ou la prise en charge de dépassements.
La troisième couche enfin réside dans l’intégration des mécanismes amiables de la commande publique et des assurances construction. Les marchés de travaux et le contrat collectif de responsabilité décennale renvoient explicitement aux comités consultatifs de règlement amiable (CCRA) compétents, ainsi qu’aux voies de conciliation et de médiation encouragées par les cahiers des clauses administratives générales. La saisine de ces comités, en cours d’exécution, suspend les délais de recours et offre un cadre contradictoire mais non juridictionnel pour traiter les désaccords sur les délais, sur les travaux supplémentaires, sur l’imputation des surcoûts ou sur l’application des pénalités. Articulés avec le rôle de « paratonnerre » institutionnel de l’établissement public face aux entreprises, aux services de l’État, aux autorités sanitaires et aux associations de protection du patrimoine, ces outils maintiennent la conflictualité dans un périmètre maîtrisable.
Ce triple dispositif est particulièrement sollicité là où les risques de différends sont les plus élevés : confrontation entre temps politique et temps technique, pluralité d’intervenants publics et privés, superposition des exigences patrimoniales et environnementales, gestion du risque sanitaire lié au plomb, accumulation d’aléas générateurs de surcoûts. Dans chacune de ces situations, l’instance Notre‑Dame organise la transformation de désaccords latents en décisions stables : arbitrages de phasage, modifications de protocoles de sécurité, ajustements contractuels, accords transactionnels ou recommandations de comités amiables, plutôt que recours immédiat au juge administratif ou au juge judiciaire.
3. Enseignements et bonnes pratiques pour le contract manager aux fins de prévention des différends dans les grands projets industriels
Ce que révèle l’expérience Notre‑Dame, au‑delà de la singularité d’un chantier patrimonial exceptionnel, est la place structurante que doit occuper la prévention des différends dans la conception même des grands projets. L’instance mise en place n’est ni un gadget de communication ni un simple « plan B » en cas de crise : elle est un nouvel outil efficace à disposition du contract manager. Trois séries de leçons se dégagent pour les projets industriels complexes (énergie, infrastructures, grands chantiers industriels).
La première concerne la maîtrise d’ouvrage et la gouvernance. Un projet industriel stratégique supporte mal la fragmentation des responsabilités. À l’image de Notre‑Dame, il gagne à être porté, côté privé comme côté public, par des interlocuteurs clairement identifiés : un maître d’ouvrage ou porteur de projet qui assume les arbitrages techniques et économiques, et un correspondant unique de l’État ou des collectivités (préfecture de projet, délégation interministérielle, agence spécialisée). Autour de ce binôme, la mise en place de comités de pilotage stratégiques, de cercles d’expertise technique et environnementale et de comités d’audit et de suivi financier permet de traiter, en amont, les tensions entre objectifs industriels, contraintes réglementaires et acceptabilité sociale. La prévention des différends commence ici par la prévention des conflits de maîtres d’ouvrage, des contradictions de consignes et des angles morts budgétaires.
La deuxième série d’enseignements tient à l’organisation des lieux et des temps de conflit. L’exemple Notre‑Dame montre qu’un projet tenu en délai resserré ne peut pas espérer « éviter » les désaccords ; ildoit au contraire les anticiper et les canaliser. Cela implique de prévoir, dès la phase de structuration, des enceintes où les controverses techniques, environnementales, sociales ou économiques seront traitées : comités de suivi, groupes de travail thématiques, mécanismes de type « dispute board » intégrés aux contrats, articulation assumée avec les autorités indépendantes (environnement, santé, régulation sectorielle) et, bien sûr, contract management. L’enjeu est de faire entrer les conflits dans des circuits d’expertise et de décision documentés, plutôt que de les laisser se cristalliser dans des réclamations unilatérales ou des recours extérieurs.
La troisième leçon est la nécessité de combiner, de manière cohérente, simplification procédurale et sur‑organisation amiable. L’expérience Notre‑Dame illustre un équilibre délicat : des dérogations procédurales ciblées pour réduire le risque de contentieux paralysant de tiers ; en contrepartie, un effort accru d’organisation interne de la prévention des différends entre acteurs du projet. Transposé aux grands projets industriels, cela plaide pour une approche en « paquet » : d’un côté, des dispositifs législatifs ou réglementaires qui regroupent les autorisations, raccourcissent certains délais de recours et simplifient l’identification du juge compétent ; de l’autre, l’obligation, pour les projets bénéficiant de ces allègements, de se doter d’instances robustes de concertation, de transparence et de règlement amiable, dotées d’une indépendance suffisante pour inspirer confiance aux opérateurs économiques comme aux riverains.
Enfin, l’instance Notre‑Dame rappelle qu’une culture assumée du règlement amiable ne doit pas conduire à la dilution des responsabilités. Les comités de suivi, les médiations et conciliations ne remplacent ni le juge ni la clarté des contrats, ni enfin la nécessité d’un contract management : ils s’ articulent avec eux. Pour les grands projets industriels, cela suppose des schémas de répartition des risques explicites, des clauses d’ajustement et de partage des surcoûts lisibles, une place définie pour les assurances et une traçabilité des décisions. C’est à ce prix que les instances de prévention des différends peuvent jouer pleinement leur rôle : non pas contourner le droit, mais lui donner les conditions pratiques de fonctionner dans des calendriers contraints, en réduisant l’aléa contentieux et en sécurisant les trajectoires d’investissement.
En définitive, l’« instance Notre‑Dame » montre qu’il est possible de tenir un objectif de reconstruction en cinq ans sans sacrifier, en apparence, ni la rigueur juridique ni la qualité technique, à condition de penser la prévention des différends comme un pilier de l’ingénierie de projet. Pour les 150 "cathédrales de l'indépendance industrielle", la question n’est plus de savoir s’il faut des dispositifs de ce type, mais comment les concevoir dès l’origine : qui porte la décision, où se discutent les désaccords, quels mécanismes amiables précèdent l’accès au juge et à quelles conditions la simplification des procédures s’accompagne d’un renforcement de la gouvernance des conflits. C’est là que se joue, à bien des égards, la crédibilité de l’ambition des grands projets industriels à venir.
Charlotte Dufour est avocate au barreau de Paris depuis 2015, counsel en droit de la construction et des contrats complexes, elle accompagne ses clients sur des projets stratégiques de construction et d’infrastructures, en France et à l’international. Médiatrice IEAM et ICC, cofondatrice et vice-présidente de l’Institut du Contract Management, elle intervient également comme formatrice en gestion contractuelle, délais et médiation de projet.